Verdissement du transport de marchandises, quand les entreprises s’engagent

La table ronde a réuni cinq experts aux perspectives complémentaires, illustrant la diversité des approches pour décarboner le secteur. En tant que chargeur, transporteur ou fournisseur d’énergie, une pluralité d’enjeux ont été mis en avant.

  • Pierre Lataste, dirigeant Transports Lataste (groupe familial de 35 ans basé à Saint-Martin-de-Seignanx dans le sud des Landes) : Le verdissement comme condition de survie.

Pour ce transporteur, verdir sa flotte n’est plus une option mais une nécessité pour assurer l’avenir de l’entreprise dans un contexte de restrictions d’accès aux zones urbaines.
La massification des flux est un vrai levier d’action puisque Transports Lataste, en optimisant les chargements pour différents donneurs d’ordre pour une même destination, est parvenu à charger dans un seul véhicule propre ce qui transitait auparavant dans sept camions. En faisant du transport pour compte d’autrui, le transporteur a un positionnement particulier puisque ses émissions apparaissent dans le scope 3 (émissions indirectes de GES non liées à l’énergie) de ses clients.

  • Thibaut Petit, responsable juridique Primever Services (groupe familial créé dans les années 60 à Agen spécialisé dans le transport en température dirigée) : L’importance de la gestion de la donnée.

Le verdissement passe par des actions concrètes pilotées à partir des données environnementales. Le groupe a notamment développé un label spécifique "Etic Company" pour matérialiser cet engagement et le doter d’actions. Pour son périmètre d’activité, il souligne que la décarbonation concerne non seulement les motorisations, le taux de remplissage, la diminution des trajets à vide, l’usage d’énergies alternatives, mais également ses bâtiments logistiques (optimisation, EnR, …).

  • ADIL Gazitouri, chef de projet H2 Charente : L’hydrogène comme solution pour la mobilité lourde.

L’hydrogène est présenté comme un vecteur énergétique essentiel pour les longues distances (plus de 500 km/jour) car il résout les problèmes d’autonomie et de temps de charge. Né en 2022, le projet H2 Charente consiste en la production et la distribution d’hydrogène renouvelable à destination de la mobilité lourde et repose sur la création d’un écosystème local agrégeant acteurs publics et privés en Charente. Depuis 2023, il est lauréat de l’AAP de l’ADEME Ecosystèmes territoriaux . Le projet prévoit la création d’une unité d’électrolyse de l’eau d’une puissance de 5 MW à La Couronne, capable de produire 2 000 kg d’hydrogène par jour pour alimenter environ 80 véhicules lourds (camions, bus, bennes à ordures). Trois stations de distribution sont prévues à Mornac, Angoulême et La Couronne.
Un des forts enjeux sera le coût de production de l’hydrogène qui est composé à 70% par le coût de l’électricité (qui lui-même devra ne pas dépasser les 70€/ MW).

  • James Furgala, directeur logistique Société Duclot (négociant basé à Bordeaux) : Réinventer le transport par le récit et l’innovation.

Ce négociant en vins et spiritueux mise sur le fret à la voile pour l’exportation vers les États-Unis. Au-delà de l’atout écologique, il s’agit de raconter un nouveau récit au consommateur final autour du transport à la voile , tout en prouvant que les modes de transport alternatifs peuvent être aussi performants que le maritime classique en termes de qualité et de délais (temps de chargement/ déchargement raccourcis notamment).l, tout en prouvant que les modes de transport alternatifs peuvent être aussi performants que le maritime classique en termes de qualité et de délais (temps de chargement/ déchargement raccourcis notamment).
A noter que le segment des produits à forte valeur ajoutée est ciblé en priorité, car le prix du transport à la voile peut être supérieur de 2 à 3 fois par rapport à du transport maritime conventionnel.

  • Julien Darmigny, chargé de partenariats Picoty (société familiale centenaire dédiée aux énergies) : L’accompagnateur de la transition.

En tant que distributeur d’énergie, son rôle est d’aider les transporteurs à passer à l’électrique ou à d’autres énergies (HVO, BioGNV, hydrogène). La société s’est lancée dans des investissements massifs dans les infrastructures : stations hydrogène (La Rochelle), BioGNV (Lacq) et bornes de recharge électrique haute puissance pour poids lourds (Cholet). L’accent est mis sur la pédagogie et la maintenance préventive pour garantir la continuité d’exploitation des flottes électriques et aider les entreprises à franchir le pas de la transition sans risque financier majeur.

Les échanges ont permis de mettre en lumière plusieurs défis majeurs, accompagnés de pistes de solutions :

Comment financer le verdissement sans mettre l’entreprise en péril ?
La solution réside dans un soutien massif des pouvoirs publics pour des études de faisabilité, l’acquisition de véhicules, le financement des infrastructures de production et distribution et l’utilisation de dispositifs comme les certificats d’économie d’énergie (CEE) car les marges du secteur sont très faibles. L’enjeu économique est donc très fort. Il est aussi suggéré d’allonger les durées de financement des véhicules (jusqu’à 12 ans contre 7 actuellement) car les moteurs électriques sont aujourd’hui plus robustes. Une clarification sur les guichets d’aide à mobiliser serait notamment souhaitable.
Enfin, les participants indiquent que la difficulté à investir est liée à un manque de visibilité à long terme des normes à venir. Il y a un manque de clarté et de coordination entre les différentes instances publiques (européennes, nationales et locales).

Quelle énergie choisir pour quel usage ?
L’avenir repose sur un mix énergétique. L’électrique est idéal pour les circuits courts et le dernier kilomètre. L’hydrogène est privilégié pour la longue distance et les recharges rapides. Le BioGNV et les biocarburants (HVO) sont des solutions matures et immédiatement disponibles pour une transition progressive sans changer radicalement les motorisations.

Quel impact social sur les conducteurs et l’organisation du travail ?
Il faut changer les habitudes. Le passage à l’électrique impose de repenser les temps de pause, la gestion des recharges et la formation des conducteurs. C’est une évolution des métiers qui nécessite de la pédagogie et un accompagnement social interne.
Le verdissement bouscule également les mentalités dans un secteur déjà sous tension en termes de recrutement. Il faut donc présenter ces changements non comme des contraintes, mais comme des leviers de compétitivité et d’innovation.
Pour éviter un choc trop brutal dans l’organisation, certains préconisent une approche progressive utilisant des solutions de transition comme les biocarburants (HVO), qui permettent de verdir sans changer immédiatement toutes les habitudes de conduite ou de motorisation.

En conclusion, le verdissement du transport de marchandises ne repose pas sur une solution unique, mais sur une convergence d’efforts :

  • Un engagement collectif de toute la chaîne de valeur, des donneurs d’ordre aux prestataires de services.
  • Une vision pragmatique du mix énergétique, en utilisant les solutions disponibles aujourd’hui (BioGNV, HVO, électrique) tout en préparant celles de demain (H2, vélique,…).
  • Un soutien politique et financier clarifié, pour transformer la contrainte environnementale en un levier de compétitivité durable.

La présente conférence a été organisée en partenariat avec :

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